Scheffler est-il en train de rendre le golf plate?

PGA

La machine Scheffler mène encore. Et la même vieille question revient: c'est fascinant ou c'est plate à mourir? On tranche.

Samedi soir, pendant que les Québécois zappaient entre le baseball et la finale du Travelers Championship, un nom trônait encore au sommet de la liste des meneurs à TPC River Highlands: Scottie Scheffler. Encore lui. Le scénario est devenu si familier qu'il en agace une partie des amateurs: le numéro un mondial part en avant, ne tremble pas, encaisse les trophées. On entend de plus en plus le mot qui pique, « plate », accolé au meilleur golfeur de la planète. Posons la vraie question, celle qui fait jaser dans les voiturettes: la domination de Scheffler tue-t-elle le suspense, ou est-on simplement chanceux d'avoir un siège pour le spectacle?

La machine qui ne ralentit jamais

D'abord les faits, parce qu'ils donnent le vertige. Vendredi, Scheffler a signé un 60, à un coup du 59 mythique, pour s'emparer des commandes du Travelers avec une avance de deux coups à mi-parcours. Ce n'est pas un coup de chaleur isolé. En janvier, il avait empoché The American Express par quatre coups, son 20e titre sur le PGA Tour. Ce chiffre n'est pas anodin: il est devenu le premier joueur depuis Rory McIlroy en 2021 à atteindre la barre des 20 victoires, et le 40e de toute l'histoire du circuit. À cela s'ajoutent quatre tournois majeurs, deux Masters (2022 et 2024), un Championnat de la PGA et un Omnium britannique (2025). Et un détail qui résume tout: Scheffler occupe le premier rang mondial sans interruption depuis le 21 mai 2023. Pour le déloger, il faudra plus qu'un bon samedi.

Le camp « c'est plate »: le procès de la prévisibilité

Soyons honnêtes, l'argument se défend. Le golf vit de scénarios, de revirements, du gars qui rentre un long roulé impossible sur le 72e trou. Or, quand le meilleur joueur prend les devants, on a souvent l'impression d'avoir lu la fin du livre. Scheffler n'a pas le flair télégénique d'un Tiger Woods poing serré, ni les montagnes russes émotives d'un McIlroy. Il joue un golf chirurgical, presque clinique, qui force l'admiration sans soulever la foule. Pour le spectateur du dimanche après-midi, voir le même favori contrôler le tournoi de bout en bout, sans véritable rival capable de le bousculer chaque semaine, ça peut effectivement ressembler à un match déjà joué. La domination, à haute dose, a un coût: elle aplatit la tension dramatique.

Le camp « c'est un privilège »: on regarde l'Histoire s'écrire

Maintenant l'autre côté, et il est plus fort qu'il n'en a l'air. Confondre régularité et ennui, c'est passer à côté de l'exploit. Le golfeur Max Homa l'a résumé mieux que personne quand on lui a servi le reproche: « I would imagine that's what you would dream of, to become the best player in the world and someone who is going to set records and win a bunch of majors. You want to play as boring of golf as you can, you want it to be as even-keeled as you can. » Traduisons l'idée: l'absence de drame, c'est précisément la signature des grands. Le sang-froid que d'autres cherchent toute leur carrière, Scheffler l'a en réserve illimitée. Mettons sa domination en perspective: aussi étouffante soit-elle, elle reste loin du sommet absolu. Woods a régné 281 semaines consécutives au premier rang (de 2005 à 2010), un record encore hors de portée. Autrement dit, on n'assiste pas à la fin du suspense, on assiste à une rareté historique. Ces époques-là, on les raconte vingt ans plus tard.

L'angle d'ici: nos gars dans la mire du géant

Pour le golfeur québécois qui suit le circuit, la domination de Scheffler n'est pas qu'un débat de salon, c'est un mur à franchir. Ce week-end au Travelers, trois Canadiens chassaient le même homme intouchable: Corey Conners, Taylor Pendrith et Nick Taylor. Chacun d'eux a déjà prouvé qu'il pouvait gagner sur le PGA Tour, mais chaque semaine, la personne à battre porte le même nom. C'est l'effet pervers d'un numéro un aussi solide: il ne vole pas seulement des trophées, il redéfinit le standard de ce qu'il faut produire pour espérer lever les bras. Pour nos représentants, battre Scheffler un dimanche vaudrait dix victoires ordinaires. Voilà pourquoi son 60 de vendredi, qu'on a décortiqué dans notre texte sur ce record au Travelers, n'est pas une bonne nouvelle pour le contingent canadien: il a remis la cible encore plus haut.

Notre verdict

Alors, plate ou pas? Tranchons clairement: non, ce n'est pas plate, c'est exigeant. Le golf de Scheffler ne carbure pas au spectacle facile, il carbure à la maîtrise, et confondre les deux, c'est reprocher à un horloger suisse de ne pas faire de bruit. Le vrai problème n'est pas Scheffler, c'est l'absence d'un rival capable de transformer chaque dimanche en duel. Ça, le circuit en a besoin, et vite. En attendant qu'un challenger se lève, on a un conseil simple: profitez-en. Les règnes comme celui-là ne se répètent pas souvent, et le jour où il s'achèvera, c'est nous qui dirons « vous auriez dû voir ça ». La vraie question pour la suite n'est plus de savoir si Scheffler va gagner, mais qui, un jour, osera lui voler un dimanche.

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